Articles et Publications (extraits)

De l’intérêt et des ambiguïtés de la psychopathologie (2004) 

Pour les psychothérapeutes, obligation est énoncée par le nouvel article de loi de suivre une formation théorique et pratique en psychopathologie clinique. Un décret en conseil d’État précisera les modalités d’application de l’article et les conditions de formation théoriques et pratiques. 

Cela pose plusieurs questions

D’abord la psychopathologie c’est quoi ? Est ce tout, ou seulement partie, d’un ensemble qui comprend : une nosographie, (par exemple le DSM), des théories du développement dit normal, complémentaires ou parfois concurrentes, un répertoire clinique assez vaste qui valide ou non ces théories.

Ensuite, est il envisageable, en l’état actuel des moyens et des structures, de mettre sur pied des formations pratiques en psychopathologie clinique pour tous les psychothérapeutes concernés ? Quels sont les lieux où elles pourraient être dispensées ?

Enfin, mais ce point mérite plus qu’un survol, à quoi sert une bonne connaissance en psychopathologie clinique en psychothérapie ?  

Psychopathologie et psychogenèse 

Afin de définir une psychopathologie clinique qui puisse faire partie du tronc commun de la psychothérapie, doit on s’inspirer du DSM, qui, on le sait, est une classification et un essai de dépassement des multiples langues vernaculaires chères aux écoles et mouvances psychologiques ? DSM qui, pour des raisons avouables, a préféré l’empirisme et ne pas trop tenir compte de tout un patrimoine : celui de la tradition psycho-dynamique et développementale, en bref de la théorie psychanalytique et de ses dérivés. Sa limite est connue. S’il permet de faire un diagnostic, le DSM n’est d’aucun secours quand il s’agit de comprendre l’étiologie et la fonction psychique d’une pathologie. Or il s’agit précisément de cela en psychothérapie. 

L’American Psychiatric Association a beau affirmer qu’aucun des troubles mentaux contenus dans le DSM, à l’exception des troubles mentaux organiques, n’a d’étiologie établie avec certitude (et on peut supposer que l’APA s’appuie sur des statistiques et un ensemble d’opinions suffisamment nombreuses de personnes qualifiées), nous devons nous demander s’il est possible de se passer des hypothèses des différentes théories du développement, quant bien même certains de leurs aspects peuvent paraître contestables, pour entendre, accueillir, sinon comprendre nos patients, et pour favoriser leur guérison ou leur cheminement vers une complétude. 
 

Les langues vernaculaires des différents courants 

Nous sommes bien forcés de nous référer à ce qui a été théorisé de la psychogenèse pour étayer notre propre clinique, mais cela pose un autre problème. Les angles de vue différents, les présupposés, les origines et les tempéraments des auteurs dont se réclament les diverses écoles et mouvances psychologiques ont abouti à la création de différentes langues vernaculaires et de différents modèles qui alimentent autant de rejets, de contre sens et de contestations. Deux exemples, entre autres : Le même terme de « soi » n’a pas du tout le même sens dans la théorie post-freudienne des relations d’objet et en psychologie analytique. Le « self » des gestaltistes emprunte à ces deux concepts ou instances, etc… Ce que recoupe le vocable « inconscient » diffère sensiblement selon Lacan, Jung, Winnicott... sans compter ceux qui ne veulent pas en entendre parler. Les notions métapsychologiques diffèrent, les différents stades ou phases du développement libidinal, érotique, structurel, ou caractériel ne coïncident pas et n’ont pas la même importance chez les auteurs. Et cela bien sûr n’est pas neutre lorsqu’on se trouve face à une personne dépressive, ou manifestant tel ou tel type de défenses.  

Dans un passé pas si éloigné chacun voyait midi à sa porte et ne tenait pas suffisamment compte des avancées des autres et il ne fût pas exceptionnel que certains chercheurs, tout au saisissement de leurs constatations, s‘acharnent à redéfinir ou à énoncer en d’autre termes ce qui avait parfois déjà été dit plus clairement par une autre école ou un courant de pensée marginalisé ou tombé en désuétude. On peut donc espérer un effet heureux de la réforme, le jour ou elle sera promulguée : faire dialoguer les différentes approches dans un esprit rigoureux d’ouverture. Si elle était captée par tel ou tel groupe de pression ou lobby intellectuel ce serait moins bien. Cela concerne autant les rapports entre psychiatres et psychothérapeutes, que la dynamique d’intégration qui sous tend le renforcement qualitatif de la psychothérapie, parfois éparpillée en fonction de l’utilisation d’outils et de postures différents.  

Psychopathologie et orientation psychosynthètique 

Peut on définir la pathologie de façon objective indépendamment du sens et d’une conception anthropologique ? En France, la psychopathologie universitaire est, on le sait, très marquée par la théorie de Freud, par les travaux de ceux qu’on appelle les post-freudiens ainsi que par la relecture lacanienne. Dans l’ensemble, l’orientation est davantage psychanalytique que psycho-synthétique. La psychologie analytique jungienne qui pourrait en bien des points compléter, simplifier ou enrichir les théories qui bénéficient d’une plus grande publicité, ne bénéficie que d’une intégration au corpus et d’une diffusion universitaire restreinte (si l’on excepte la position tranférentielle où les points de vue se sont un peu rapprochés).  

La tension vers l’individuation, la relation particulière conscient-inconscient, ce dernier senti comme un réservoir d‘archétypes dotés d’une puissance de guérison autonome, l’axe moi-Soi, la dynamique des fonctions, ne sont pourtant pas d’un mince intérêt pour un clinicien. 

Psychopathologie unique ou totalitaire. Psychopathologie et anthropologie. 

En caricaturant, et sans pour autant méconnaître les risques aigus de décompensation dus à la rencontre de certaines circonstances et de certaines structurations psychologiques, on pourrait dire que la psychopathologie, qui est loin d’être une discipline définitivement fixée, offre un choix entre une nosologie sans levier thérapeutique et un ensemble de constats et d’interprétations - la psychogenèse et les théories du développement- tour de Babel où parfois ont scintillé les éclairs de l’ostracisme. J’exagère bien sûr ! Mais on voit qu’il pourra être complexe de définir ce que sera une bonne formation en psychopathologie, ainsi que les lieux où elle pourra être dispensée. 

Autres questions : que deviennent les psychopathologies dérivées des voies traditionnelles ou clairement énoncées par elles, par exemple celle des Thérapeutes et des Pères de l‘Église ( Evagre le Pontique : les passions de l’âme) ? Et quid de certaines traditions dont la diffusion s’accroît et dont l’anthropologie se distingue parfois de celle de la psychologie occidentale contemporaine, le bouddhisme notamment ? Les enseignements qui sont associés à ces voies de perfectionnement et de réalisation seront ils reconnus ou pourront ils être intégrés dans la théorie et la pratique de la psychopathologie ?  

Peut être donnerai-je l’impression de pousser le bouchon un peu loin mais, tout de même, si l’APA n’a pu parvenir à déterminer avec une marge de certitude suffisante l’étiologie des troubles psychiques ce n’est peut être pas seulement pour discréditer certains préjugés des psychothérapeutes et des psychanalystes et pour servir la cause des compagnies pharmaceutiques. C’est sans doute aussi parce que les symptômes sont surdéterminés et que cette surdétermination s’accroît au fur et à mesure que notre définition de l’homme s’élargit au delà de ses composantes pulsionnelles, somatiques et physiologiques. L’APA ne pouvait pas donner une meilleure démonstration  de l’insuffisance d’une psychologie qui méconnaît la dimension spirituelle, pneumatique ou religieuse (non liée à une confession particulière) de l’homme. Peut être cela doit aussi nous inciter à relever le défi et à compléter nos efforts d’appréciation en termes de causalité par une optique plus finaliste, privilégiant le sens et la vocation d‘une vie humaine. Donc définir la genèse des troubles psychiques ou mentaux, ou dits de la personnalité, en fonction de ce regard final. 

En clair, on devrait se demander si de très nombreuses pathologies (et certaines très sévères) ne proviennent pas du fait que nous ne regardons pas devant, que nous ne sommes pas en accord avec un projet de vie, ou que nous n’avons plus les moyens de le reconnaître, que nous nous soustrayons à une tâche, que nous fermons nos cœurs , ou nos esprits à des dimensions de l’être, sans parler des ravages exercés par notre perméabilité aux idées ambiantes normatives, massifiantes, et de façon générale écrasant l‘individu. 

Et l’on s’apercevra, avec le législateur, du moins on l’espère, que le diagnostic est parfois fonction de notre regard et de notre philosophie, que l’éthique et la psychologie sont proches, que les voies dites spirituelles et les cures psychologiques se ressemblent plus qu’on ne le dit, que le défaut de « religio », qu’une définition trop exclusivement somatique, ou trop sociale, ou trop en termes de syndromes cliniques, de l’être humain, sont tout autant pathogènes que peuvent l’être (incontestablement) des frustrations précoces, un environnement familial pervers, des conditions socio-professionnelles à la limite du supportable, des traumatismes, etc.. Et que tout cela peut venir nuancer l‘importance de, voire modifier, nos observations cliniques . 

(Pour Réel 2004  non publié) 

Bibliographie :

Gilles Delisle « Les pathologies de la personnalité »
Marie Louise Von Franz « Psychothérapie, l’expérience du praticien »
Jean Yves Leloup « Introduction à Praxis et Gnosis, Evagre le Pontique »

 

« Dragons » ou l’enjeu de l’analyse (extrait 2005) 

….Le dragon ne signifie pas la même chose pour tous, mais on peut sentir à travers ces deux exemples qu’il insuffle un supplément de vie, une énergie, ou un désir, qui s’impose. Une énergie qui jusque là n’existait que virtuellement, dans l’inconscient, s’installe, et désormais la personne qui la reçoit va être mue par elle. Cette énergie assez formidable pour revêtir l’aspect du dragon, et pour changer le monde, que l’on pourrait définir à la façon des psychologues modernes comme étant la dynamique de l’inconscient, n’en est pas moins délicate à accueillir. Elle peut être dévorante quand elle soutient une vocation ou une passion. On ne peut se l’approprier et elle impose plutôt que l’on s’ajuste face à elle. Le rêve de l’analyste qui écoutait les deux personnes, et partageait donc la même émergence venue de la profondeur, en est l’illustration. Lui même il faut le préciser était quelque peu débordé par la demande de ses patients. Le rêve survint au mois de mai :  

Quelqu’un teste mon lecteur de disquette multi-médias et visualise un film intéressant, qui montre de nouvelles capacités extraordinaires. Je vois une sorte de dragon vert, végétal, aux membres comme des figues de barbarie, qui sort de terre et qui grandit …J’ai la main dans la gueule ronde comme une couronne et fort dentée de ce dragon…Je m’en tire comme je peux…Je sais que je vais devoir être très ajusté dans les temps à venir…. 

(2005) 

 

La perception du sens en analyse (extrait 2008) 

…..L’hypothèse du « progrès vers un but » dont Jung parle pose bien sûr la question de la fiabilité de la lecture des perceptions et de la sûreté de jugement de celui qui le constate. Les perceptions du sens peuvent comporter une part de projection et des distorsions, compte tenu de la qualité et des limites de celui qui évalue ( d’où la nécessité que le thérapeute soit à même de relativiser le sens de sa propre expérience). Qu’est ce qui  nous autorise néanmoins à affirmer que ce sens est objectif ? Le fait de suivre l’hypothèse de l’autonomie, de la régularité, voire de l‘intentionnalité de la psyché n’est pas qu’une affaire intellectuelle, le chercheur ne découvrant bien souvent que ce qu’il croit savoir ou présuppose. Cela ne suffit pas, et l’adhésion au constat jungien n’est rien sans l’émotion, voire la stupeur qui accompagne l’expérience. Ce qui pourrait donc caractériser cette objectivité, c’est, d’une part, qu’elle s’impose, que ce soit sous la forme d’un « oracle » comme on le verra dans la première illustration, ou par une succession de signes comme dans la troisième illustration .  Il semble alors que l’on puisse faire l’hypothèse que cela vient d’un « ailleurs », dont les images et les moments numineux archétypiques peuvent être considérés comme des indices et des émanations.  D’autre part, cette objectivité du sens peut être déduite du fait qu’elle opère comme dans la deuxième illustration  : autrement dit que « ça marche », que c‘est thérapeutique.  Enfin, l’expérience nous conduit à affirmer que la perception du sens mobilise le corps, que sa métabolisation exige qu’un corps existe comme récepteur, comme on peut le voir dans les illustrations une et quatre.  

L’appréciation d’un sens objectif se fait plutôt sur des séries longues. Cet article ne traitera pas des images du but ni des phases du processus, mais plutôt de certaines émergences du sens et de quelques conditions requises pour l’apprécier et pour s’y relier. Nous avons donc pris ici le risque de proposer des déclinaisons  partielles du sens…. 

(Dans Cahiers Jungiens de Psychanalyse 125   Février 2008) 

 

Introduction à une clinique alchimique (2006) 

Dans l’épilogue de « Psychologie et Alchimie » Jung nous rappelle (et nous répète après bien d’autres, cf Évangile de Jean) que se cherche en l’homme une conscience plus haute :
…en prenant comme base la psyché…nous entrevoyons la psyché humaine sous jacente qui, au  contraire de la conscience, se transforme à peine au cours des siècles, et où une vérité vieille de deux mille ans est encore la vérité d’aujourd’hui vivante et active.
Nous y trouvons aussi ces faits psychiques fondamentaux, qui sont restés les mêmes depuis des millénaires, et qui seront encore les mêmes dans des millénaires. Vus sous cet angle, les temps modernes apparaissent comme des épisodes d’un drame qui commença dans les temps les plus reculés, etc…Ce drame est une Aurora consurgens- la naissance de la conscience dans l’humanité.

CGJ  Psychologie et Alchimie  Ed Buchet Chastel 1970  page 598 

La voie de l’individuation pourrait  elle alors se définir comme une participation à l’incarnation de cette conscience ? 

Notre intérêt pour la philosophie alchimique provient de ce qu’elle décrit, sous une forme projetée, ce qui se cherchait :
Le processus alchimique était essentiellement une exploration chimique, à laquelle se mêlaient, par voie de projection, des contenus psychiques inconscients… Du fait du caractère impersonnel, purement objectif, de la matière, ce sont les archétypes, impersonnels et collectifs, qui sont projetés; en premier lieu c’est l’image de l’esprit prisonnier dans les ténèbres du monde -ou, en d’autres termes, le besoin de rédemption, condition de relative inconscience ressentie comme pénible- que l’homme reconnaît dans le miroir de la matière ...
En un certain sens les alchimistes étaient plus près de la vérité de l’âme lorsqu’ils s’efforçaient de libérer l’esprit ardent des éléments chimiques… Ils traitaient le mystérium comme s’il s’était trouvé au cœur de la matière obscure. Il était encore en dehors d’eux. Mais l’évolution de la conscience vers un niveau supérieur devait tôt ou tard mettre un terme à la projection et restituer à la psyché ce qui était psychique depuis le commencement…
CGJ  Psychologie et Alchimie  Ed Buchet Chastel 1970  pages 598 599 604 … 

Ce que Jung nous autorise à considérer plus précisément après qu’il ait constaté la similitude des images apportés par ses patients avec celles des répertoires symboliques traditionnels. Le fruit de ses recherches et de ce rapprochement est exposé dans la deuxième partie de son œuvre et notamment dans « Psychologie et Alchimie »  :
« Psychologie et Alchimie » s’efforce de décrire comment une expérience du processus d’individuation se présente sur le plan pratique, et quels symboles oniriques apparaissent (intro)… Bien que les formes que prend l’expérience chez chaque individu soient d’une diversité infinie, elles varient, comme le montrent les symboles alchimiques, autour de certains types centraux 

Jung nous prévient que ce qui est projeté appartient au non moi psychique
Il ne nous reste probablement pas d’autre possibilité que de répudier la prétention de la conscience à être la totalité de la psyché et d’admettre que cette dernière est une réalité que les possibilités actuelles de notre entendement ne nous permettent pas de saisir. 

Il précise ensuite ce que l’on va trouver si l’on entre en relation avec ce domaine du non moi : les processus de centralisation formateurs de la personnalité dans l’inconscient, autrement dit, les dynamismes qui concourent à la création d’une conscience plus haute :
Un terme scientifique tel qu’ individuation ne signifie en aucune façon qu’il s’agit d’un état de fait définitivement tiré au clair. Il désigne seulement un domaine de recherche jusqu’à présent très obscur et qui a bien besoin d’être exploré : celui des processus de centralisation formateurs de la personnalité dans l’inconscient. Il s’agit de processus vitaux qui, du fait de leurs caractères numineux, ont de tout temps constitué le stimulant le plus important à la formation de symboles… L’intellect peut décrire ces processus créateurs, seule l’expérience vécue peut réellement les saisir..
CGJ  Psychologie et Alchimie  Ed Buchet Chastel 1970  page 607 

La réalisation de la conscience n’est donc possible que si l’horizon conscient s’élargit par la reconnaissance de l‘autonomie de l’inconscient. Dans le chapitre six de Psychologie et Alchimie consacré à la symbolique Jung pose l’importance de la « prima matéria » comme fondement de la conscience :
Rien de ce qui existe ne pourrait être discerné s’il n’y avait une psyché pour le discerner . Ce n’est que par la vertu de l’existence psychique que l’  « Etre » nous est donné. Cependant la conscience n’appréhende qu’une partie de sa propre nature puisqu’elle est le produit d’une vie psychique préconsciente qui, au départ, rend possible le développement de la conscience. Bien que la conscience succombe toujours à l’illusion qui lui fait croire qu’elle naît d’elle-même, la connaissance scientifique sait que toute conscience repose sur des prémices inconscientes et, ainsi, sur une sorte de prima materia inconnue. 

Cette prima matéria, que l’on cherche dans ce que nous appelons désormais l’inconscient, possède une aptitude à se transformer :
L’aptitude de la prima matéria à se transformer était imputée soit à la prima matéria elle même, soit à son essence, l’anima. On désignait celle ci du nom de Mercurius, et on la concevait comme un être double paradoxal, ou rebis. Il a été établi un parallèle entre ce Mercurius et le Christ au Moyen Age, sans doute sous l’influence du dogme de la transsubstantiation.  

La psychologie de l’inconscient est le langage et la vie de cette prima matéria.
Elle en constate l’apparition comme elle en décrit les métamorphoses.
On peut s’autoriser à dire que cet inconscient est comme une matière vivante, non seulement susceptible de transformation, mais encore susceptible de nous transformer. Et on peut alors se demander comment cela agit ?
Les hypothèses selon lesquelles la psyché et la matière sont deux modalités d‘une même réalité transcendante, l’inconscient pouvant être défini comme une matière psychique,  le corps comme une psyché incarnée, ou selon lesquelles la psyché est susceptible d’influencer la matière, ou selon lesquelles les deux communiquent peuvent être retenues. 

La possibilité de transformation de la materia prima conduit Jung à affirmer, dès l’introduction de P et A :
Dans le processus analytique, dans l’affrontement dialectique du conscient et de l’inconscient, on constate un développement, un progrès vers un but
(Ces) expériences m’ont confirmé dans l’hypothèse qu’il existait dans la psyché, un processus tendant vers un but final et, pour ainsi dire, indépendant des conditions extérieures ... Les efforts du médecin aussi bien que la quête du patient sont dirigés vers cet homme total, caché et non encore manifesté, qui est pourtant tout à la fois l’homme plus vaste et l’homme futur...
Malheureusement, le juste chemin vers la totalité est constitué des détours et des erreurs que nous apporte le destin. C’est une longissima via, tortueuse, qui unit les contraires.
(On préfère le plus souvent) se vouer à une psychologie compartimentée... Je crains qu’il faille incriminer l’éducation mentale, la formation générale de l’âme de l’Européen 

Et à préciser ensuite ce que semble être ce but :
La totalité de l’homme représente le but auquel mène, en dernière analyse, le développement psychique ayant lieu au cours du processus psychothérapeutique... 

(2006 2008  Notes de lecture pour la deuxième année du séminaire) 

 

 

Témoignage (2008) 

Après plusieurs années de pratique personnelle de l’écoute des rêves en psychothérapie analytique, qu’il s’agisse de ma propre analyse conduite par des aînés, qui me questionnaient en prenant les formations oniriques comme point de départ et m’en proposaient des interprétations, ou de celles que j’avais commencé à conduire avec ceux qui me faisaient la grâce de me demander de les accompagner, c’est l’étude et, je l’espère, la compréhension des ouvrages alchimiques de Jung qui m’a donné l’ assurance décisive et l’éclairage du sens dans le dialogue analytique et pour ce qui s’y déroulait. 

Jusque là je me souviens avoir été dans la répétition du discours des autres et de leurs leçons théoriques et cliniques ainsi que dans une appréhension sinon médiocre, du moins très partielle des productions de l’inconscient. Certes il se passait des choses et mes premiers patients n’ont pas été volés, telle est la simple vertu du transfert, et de toute façon un travail très significatif peut être accompli en psychothérapie avant d’accéder à la vie plénière de l’âme, à ses attentes, à ses recherches et  désirs, et à  ce qui pourrait correspondre à  sa vocation la plus profonde. Il n’en est pas moins sûr qu’à cette époque là je n’aurais pu offrir à tous ceux qui venaient à moi, et dont je suppose qu’ils m’étaient reliés par une communauté de destin, le vase où s’opèrent les métamorphoses les plus significatives. 

La connaissance faite d’expériences intérieures et d’enracinement dans une tradition vivante est un contenant et il est nécessaire que le patient soit contenu. Qu’il le soit non par une simple empathie, même si celle ci n’est pas toujours neutre, mais aussi, au delà de la subjectivité du thérapeute, par le fait que celui-ci est simplement et évidemment  relié à un fond transpersonnel, et qu’il est capable d’en sentir les dynamismes et d’en identifier les richesses, sans fascination, donc également de les faire sentir, de les identifier ou de les accompagner, voire de les métaboliser pour le compte de celui qu’il accompagne.  

Bien sûr il importe que cette relation du thérapeute au fonds immémorial et aux dynamismes sous jacents soit à la fois subjective et objective. L’épreuve du feu est décisive. Que le thérapeute y passe lui même, ou qu’il y soit passé, sinon par sa seule présence il ne jouera pas son rôle de transformateur et de régulateur des énergies de la personne qui lui fait face ou se raccroche à lui. Cette expérience  doit être complétée par l’eau de la doctrine afin que le thérapeute soit à même de percevoir le sens des opérations, affects, émotions, productions oniriques qui apparaissent et se succèdent dans la relation analytique, qu’elles se déroulent en lui, parfois, ou qu’elles affectent et saisissent son patient, le plus souvent.  

Jusqu’à cette rencontre beaucoup plus précise et systématique avec la philosophie alchimique, telle que Jung d’abord puis d’autres - et je ne peux pas ne pas citer Etienne Perrot ni bien sûr Marie Louise Von Franz- la présentent et l’explicitent tant en la situant dans une perspective historique faite de continuité dans l’histoire des idées religieuses et philosophiques qu’en en soulignant l’intérêt clinique et la vertu thérapeutique, jusqu’à cet approfondissement donc, le travail que je pouvais proposer avait des allures différentes.  

Sans doute ne manquait-il pas de souffle dans la mesure où la causalité et la psychogenèse de la personnalité individuelle n’en étaient pas les seules directions.

Sans doute le seul fait de proposer beaucoup de travail des rêves en psychothérapie permettait de relier les patients à un au delà d’eux mêmes, à du non moi, ce qui n’est pas du luxe. Mais trop de rêves, ou certains qui devaient être importants, ne s’éclairaient pas des seules associations et élaborations des patients ou en vertu de l’intuition de leur thérapeute. Les théories classiques du développement auraient pu et elles ont parfois permis de proposer un discours intelligent et, dans certains cas, d’ouvrir à une plus grande lucidité (encore que sur ce point je rejoindrais Jacques Lacan, quand il soutient, dans ses « Ecrits » que « l’analyse causaliste qui viserait à transformer le sujet dans son présent par des explications savantes de son passé » n’est pas une réponse adéquate).

Quant à la théorie psychopathologique dont je m’étais astreint à  suivre les méandres et à décrypter les énoncés, elle ne pût que me confirmer dans la relativité de certains diagnostics, lesquels ne résistent pas indéfiniment à la  puissance subversive de l’inconscient… 

Certes ce travail ne manquait pas non plus d’inspiration, j’avais été un élève de Etienne Perrot, avant de compléter cette imprégnation décisive par d’autres travaux plus arides mais structurants avec une didacticienne. Ne lui faisait pas défaut non plus l’aspiration, mais chacun sait qu’il ne suffit pas d’aimer ses patients ni d’avoir le désir de les aider ( il me vient l’envie de nuancer cet aphorisme cynique qu’on prête aussi à Jacques Lacan :  l’amour : vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas -toujours- à quelqu’un qui n’en veut pas -forcément-). 

Ce qui attendait, qui allait donner une toute autre lisibilité, en tout cas dans la lecture des rêves, c’était la possibilité de suivre le travail de l’inconscient, d’en connaître les phases et d’en sentir la progression…Encore convient il de préciser ce qu’on entend par travail de l’inconscient. Cette expression ne désigne pas une quelconque dissection des matières pour en extraire les principes actifs, elle ne souligne donc pas l’intérêt pourtant primordial de l’analyse et de tout le travail qui consiste en ce qu’on permet à cet inconscient d’émerger (quelle que soit la posture, qu’il s’agisse du dispositif d’abstinence, de l’hypnose, d’une capacité « d’awareness », etc..) pour l’accueillir, le contempler, et tenter d’en saisir le sens ou les intentions.

Elle témoigne bien davantage de l’observation phénoménologique de ce que l’inconscient, en tant que facteur autonome et dynamisme agissant, poursuit en apparence pour son propre compte, ce qui n’est pas toutefois sans affecter celui qui est le siège de ces opérations internes. 

« Notre magistère est l’œuvre de la nature et non celle de l’artiste. »  L’adage bien connu du Rosarium des alchimistes cité par Jung dans la « Psychologie du Transfert » pointe sur cette autonomie. Certains pourraient dire que les anciens faisaient l’assomption de leur matière et de ses propriétés changeantes et n’introduisaient ainsi qu’un peu plus d’obscurité dans ce qui était déjà obscur. Ce qui nous importe cependant, aujourd’hui comme hier, c’est d’une part ce que nous pouvons constater, d’autre part ce qui opère et ce qui en résulte. Il est à noter que ces anciens ne faisaient nullement l’impasse sur l’homme qui se voyait au contraire élevé à la dignité de serviteur, voire de créateur, de cette transcendance. Ce qu’ils entendaient par nature, le fonds intime et archétypique à la fois, « ce qui est plus moi que moi même », cette impulsion subie, cette présence insistante, cet autre avec lequel il devient impossible de ne pas compter sans courir le risque de la névrose, de la dépression, de l’ennui ou de l’impuissance, nous  l’appellerons aujourd’hui inconscient sous  ces différents aspects et dans ces mutations, de la materia prima chaotique et profuse des débuts jusqu’à la pierre parfaite, en passant par tant d’autres états où la bestialité, la spiritualité, le rire et l’intelligence se mêlent à l’effroi et à la pusillanimité. 

(2008  Extraits de « Opus » ouvrage à paraître)