Psychologie analytique et disruption

Devoir de vacances :  s’intéresser davantage à ce que nous disent les sociologues et les philosophes . On parle aujourd’hui de  disruption . De quoi s’agit il ?  Le terme « disruptif » selon le dictionnaire de l’Académie française, dérive du latin disrumpere, «briser en morceaux, faire éclater». Et dans le langage des entreprises du numérique, les GAFA et autres applications comme Uber,  «l’innovation disruptive», c’est l’innovation de rupture, celle qui bouscule les positions établies, court-circuite les règles du jeu, et ,ou, impose un changement de paradigme.

Bernard Stiegler,  fondateur du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis tire la sonnette d’alarme : « Avec la réticulation par les algorithmes, dit il, on assiste à une accélération inouïe de l’innovation….mais à présent la technique réticulaire court-circuite tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation… (et vient liquider l’état de droit  en tant qu’état délibératif  fondé sur des légitimités réfléchies)». 1 Cette fuite en avant technologique produit  ajoute t’il  une perte de repères et une désespérance. Nous sommes dans un dispositif qui fait que tout bouge en permanence, que plus rien n’est stable.  Exagère t’il ?

Le philosophe Dominique Janicaud, commentateur de  Martin Heidegger soulignait  déjà  que  pour ce dernier la Technique moderne, en tant que manifestation ultime de la volonté de puissance, représentait  le danger le plus grand.  « Nul ne peut contester, développait il,  qu'en un laps de temps relativement court (en comparaison de l'histoire et surtout de la préhistoire de l'humanité) les sciences et les techniques ont transformé notre planète au point d'ébranler des équilibres écologiques et ethnologiques immémoriaux, au point surtout de faire douter l'homme du sens de son existence et de ses travaux, jusqu'à faire vaciller sa propre identité ».

On devrait considérer ce que la technique est devenue  :  une tentative  d’organiser, de simplifier la matière, d’en dompter les forces, et une capacité à l’arraisonner, selon une conception purement utilitariste. *2   Alors que pour Aristote et les grecs elle était l’une des cinq manières de dévoiler la vérité.

L’idée jungienne, exprimée dans « Psychologie et Alchimie » que nous vivons aujourd’hui la revanche de la matière, après avoir surestimé l’esprit, reste d’une brulante actualité. C'est-à-dire que nous sommes « possédés » par cette matière que nous prétendions organiser, quantifier ,etc.. mais qui en fin de compte nous fascine et nous impose sa domination.

Le processus disruptif excessif  pourrait d’ailleurs autant s’analyser comme une fascination  que comme une fuite en avant. Et la conséquence de la « possession »  se traduirait par le fait que nous sommes dépassés par nos outils, et que nous devenons les outils de ceux-ci, leurs  périphériques !.

Au début des années 1970 Jacques Ellul avait, lui  aussi ,relevé (malignement) que ce n’est plus la nature que l’homme sacralise , mais ce par quoi  il a désacralisé, et profané celle-ci ; la technique.  Jung  déjà n’avait cessé de nous mettre en garde contre la métamorphose des images archétypiques. Les dieux changent de forme et l’aspiration à se soumettre et à vénérer, indéracinable chez l’homme, peut  se projeter sur n’importe qui ou n’importe quoi.

Dans mon second opus 3 je n’aborde pas directement les conséquences humaines (et notamment organiques)  et sociétales  de la transformation du champ technologique, comme le fait Stiegler et son école.  Je me borne à rappeler  l’absolue  nécessité  de descendre dans la profondeur , tout en rapportant   qu’un travail de rééquilibrage archétypique semble s’y produire. Les manifestations oniriques témoignent  en effet à l’évidence que la déesse Mère tient sa place, ce qui devrait nous amener à la considérer avec plus de respect que  ne lui en ont témoigné les monothéismes (et quant bien même ceux-ci seraient niés). Mater signifie aussi matière,  dont l’inconscient se fait le langage. La  déesse  mère  nous demande  notamment d’ être dans une attitude plus religieuse face à la matière (dont notre corps). 4

Les images des  rêves (qui sont notre « materia prima »)  s’accompagnent d’ énergies qui doivent être accueillies, encaissées puis métabolisées  afin de nous permettre de bien nous positionner face des ambitions  spirituelles et intellectuelles excessives et d’avoir une attitude juste face à la matière. Elles compensent des tendances à l’abus de  pouvoir, dont la volonté hégémonique du déploiement technique est une des illustrations.  Et si elles déploient la vertu synchronistique des nombres organisateurs tant de la psyché que de la matière, elles ne se préoccupent nullement de quantifier systématiquement tous les objets, en croyant ainsi les définir. Le culte effréné de la rentabilité financière et de la performance dans des sociétés pourtant fortement marquées par l’idéalisme, est, par exemple, une compensation du peu d’attention que nous leur prêtons.

Pour en revenir à notre point de départ.  Le processus disruptif plus ou moins permanent  ne tient pas compte de nos besoins d’enracinement et de permanence . Sachons donc résister  à l’innovation non nécessaire en nous appuyant sur nos fonctions Sentiment et Sensation . Et méfions nous des pouvoirs de nos objets numériques La disruption (systématique) nous exaspère et nous désorganise. Il suffit d’être dans son corps pour s’en rendre compte.

Ne cédons pas non plus  à la tentation de la suraccumulation des savoirs par  des exploits connectés, ou à celle de l’ errance dans une captation  imaginaire, cette forme moderne du divertissement. L’abus des possibilités de  la technique  nous épuise et elle rationne notre âme. Il ne reste plus d’espace pour sentir, gouter, penser.  On ne soulignera jamais assez  la pertinence  de l’introversion volontaire, du silence, de la nature,  et du cheminement avec les ressources de intériorité

8 septembre 2016

 

  • 1 Propos recueillis par Amaelle Guiton en juillet 2016
  • 2 Cf Article Wikipédia    Heidegger et la question de la technique : Il est à la fois juste et trivial de voir sous le terme de « technique » un dispositif instrumental en vue d’une fin.. Qui pourrait nier, reconnait Heidegger « que la conception instrumentale et anthropologique de la technique moderne soit exacte.. Il demeure exact que la technique moderne soit elle aussi un moyen pour des fins » La technique moderne n’en présente pas moins un caractère de « réquisition » de la nature qui consiste à soumettre puis à libérer, transformer, accumuler, répartir…. 
  • 3 Les énergies du Mal en psychothérapie analytique jungienne   Ed du Dauphin Paris 2016
  •  4 Extrait  chapitre 6 La question de la matière et du corps :Cela signifie bien sûr que nous ne pouvons être seulement dans l’attitude d’investigation  (et de domination) traditionnelle caractérisée par l’objectivation. Cette attitude doit être corrigée, à l’instar des pratiques des philosophes alchimistes ou des manières de sentir des « indigènes » des anciennes civilisations par un rapport plus intérieur et méditatif, afin de sentir ce que cette matière a à nous dire, quelles images elle fait naître en nous et comment habituellement elle nous influence sans que nous en ayons suffisamment conscience. Une telle méditation sollicite le corps entier.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les énergies du mal (2015)

Les énergies du mal de Bertrand de la VaissièreEditions du Dauphin, Paru le 7 janvier 2016 - Essai (broché).
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On s’intéressera à ces énergies de l’âme et à leur difficile mais indispensable métabolisation au cours de certaines phases du travail thérapeutique.

La question du mal sera abordée selon les axes suivants
Comment domestiquer la puissance ? C’est la question de la démesure, de l’affirmation individuelle
Quel est le statut de l’autre ?  C’est l’Eros dans son rapport avec le Logos
Comment ne pas être possédé par l’imaginaire ? C’est celle de notre positionnement face aux influences archétypique.
Que faire avec la matière et le corps ?  Et là il s’agit de sentir et d’accompagner un rééquilibrage archétypique.


Que faire des traditions ?

Si le mal ne correspondait qu’à notre ombre personnelle comme pourrait le prétendre une psychanalyse qui assimilerait cette ombre au chapitre oublié de notre histoire, ou comme voudrait l’enseigner une philosophie  qui en attribuerait toute la responsabilité à l’homme, la possibilité pourrait être admise d’en venir à bout par les moyens courants et selon les ressources de la conscience, de l’intelligence et de la volonté. Une telle orientation,  si elle est  incontestablement un facteur de progrès moral n épuise pourtant  pas toutes les questions.

Dans la mesure ou l’homme ne peut pas être tenu pour  responsable de sa finitude et de son imperfection*  on ne peut que douter  de son entière  responsabilité et ne pas surestimer ses capacités  à éviter le mal en s’appuyant sur ses seules ressources. Selon la tradition l’accès à des ressources transcendantes l’y aiderait. Or le désir du bien comme l’aspiration par le mal sont transcendants.

* Cf Kant 
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Psychothérapie et parapsychologie (2013)

Projet d’article pour INREES

Officiellement on ne se vantera pas de faire des rapprochements entre la psychothérapie psychanalytique et la parapsychologie.

- La première a pour vocation d’ouvrir le sujet à un inconnu qui le complète ou qui le fonde, lui rend son unité et le conduit vers une plus grande authenticité. Les limites de cet inconnu restent cependant indéterminées (même si on a tenté de les circonscrire, par exemple dans le cadre des psychologies personnalistes et familialistes- voire behaviouristes).

La rencontre entre deux personnes et ce que l’on a appelé le transfert y jouent un rôle éminent. Les ressorts de ce transfert ne sont pas tous élucidés. On pourrait parler de la magie de la relation si on ne craignait pas de s’exposer à la critique.

Le professionnalisme souhaitable exige de ne pas se reposer seulement sur ce levier clinique et évidemment de ne pas manipuler la relation.

-La seconde se préoccupe de phénomènes qui semblent illustrer l’interaction du psychisme et de son environnement. Les synchronicités, correspondances, sympathies ou affinités entre des événements psychiques, incluant des manifestations dans l’ordre matériel, sans que puisse être établie entre eux une relation de causalité, peuvent et doivent être prises en compte en psychothérapie.

Psychanalyse, Occultisme,

L’histoire de la psychanalyse tait en général pudiquement les premiers centres d’intérêt de Freud, préoccupé par l’occultisme, dont il va tenter de démarquer très vigoureusement la psychanalyse naissante, et dont on retrouve néanmoins la trace un peu plus tard dans son œuvre, par exemple dans Psychanalyse et télépathie (1921). L’extrait qui suit est édifiant : « Il ne semble plus possible de rejeter l’étude de ce qu’on appelle les faits occultes, ces choses qui prétendent cautionner l’existence réelle de puissances psychiques autres que l’âme des hommes et des animaux que nous connaissons, ou qui dévoilent des capacités jusqu’ici insoupçonnées en cette âme ».

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Le travail des rêves en psychothérapie analytique jungienne (2013)

Le travail des rêves en psychothérapie analytique jungienne
Editions du Dauphin *,
Paris, Février 2013, 320 pages.
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Le processus alchimique

Cet opus n’est en aucun cas un nième livre d’interprétation des songes susceptible de donner des clefs à ceux qui seraient soucieux d’exploiter hâtivement leurs productions oniriques. Son ambition est très différente. L’ouvrage dont le sous-titre provocateur est Clinique alchimique s’efforce plutôt de témoigner du dynamisme et de la créativité de l’inconscient lorsqu’on se relie consciemment et scrupuleusement au processus qu’il déroule et qu’il impulse. Ce processus éclairé par Jung dans ses nombreux commentaires de la tradition hermétique était autrefois illustré par la figure de l’ouroboros, serpent qui se dévore et renaît de lui-même.

Les rêves sont aussi la trace visible des opérations de destructions créatrices et de restructurations qui se déroulent en nous. Et très concrètement, lorsqu’on examine une suite de rêves sur une longue durée on constate un progrès vers un but.

Le cadre thérapeutique et les conditions d’efficacité

Pour être profitable ce processus de la nature impose toutefois que nous consentions à nous laisser travailler par l’inconscient. L’interprétation n’exclura donc pas la contemplation méditative ou la « manducation » des images. Celles-ci on le sait, loin d’être une fumée évanescente, nous affectent au plus haut point. Et on peut souvent avoir l’impression que c’est l’inconscient lui-même qui nous analyse et nous opère.

Autant le dire tout de suite, pour bénéficier pleinement de ce travail naturel, c’est-à-dire pour vivre une transformation intérieure décisive, il est indispensable de s’inscrire dans un cadre. Il faut rentrer dans l’athanor de la relation avec un autre, témoin, thérapeute ou aîné qui peut nous « vérifier ». Livrés à nous-mêmes nous aurons tendance le plus souvent à réduire la richesse des rêves à ce que nous savons déjà, ou à concocter des explications pseudo rationnelles comme celle qui consiste à dire qu’on a rêvé de untel parce qu’il nous a téléphoné la veille. La transformation exige aussi, notamment, que nous procédions, à partir des informations nocturnes, à une série de constats (plus ou moins agréables) et à une réintégration progressive de tous les constituants virtuels de la personnalité, quels qu’ils soient. Bref que nous lâchions une certaine idée de nous-mêmes.

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Le livre rouge et la révolution (2011)

Suite aux commémorations et témoignages divers à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Jung

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L’état d’esprit religieux

Jung est il bien mort ? Lui même craignait qu’après sa disparition physique on ne l’enterre dans du papier. Préférons donc l’expérience au verbiage dans la mesure du possible. Cette disposition n’est pas toujours la plus naturelle. On pourrait croire qu’il pourrait ressusciter aujourd’hui sous une autre forme et répandre tel un Paraclet (esprit de vie) bénédiction et consolation sur la société contemporaine inquiète. Les différentes manifestations qui viennent de se dérouler réunissant plusieurs associations jungiennes autour de Michel Cazenave (Cefri Jung), de l’association « Autour de Marie Louise von Franz » et des analystes du groupe Jung (SFPA) ont témoigné de cette espérance. De même l’’exposition au Musée Guimet des illustrations du Livre rouge atteste que la révélation se poursuit, au moins en direction du public le plus curieux. Ce livre rouge, on peut le rappeler, consigne les images qui venaient à Jung, du fond de sa psyché, lors de sa tentative solitaire de confrontation avec les profondeurs obscures de l’inconscient. Il s’écrit après sa rupture (inexorable)avec Freud, et à l’heure de la grande boucherie, guerre civile européenne, bataille de matériels, déflagration nationaliste, que fut la guerre de quatorze, dite « grande ». Les fantasmes créateurs de cette imagination active de grand style, expérience de dissociation volontaire qui s’étendit sur plus d’une quinzaine d’années, jusqu’à la découverte par Jung de l’alchimie, eurent une influence décisive sur l’orientation de son œuvre de même que sa méditation inspirée de 1916 Les sept sermons aux morts qui en dictait les axes principaux.1 Pour spectaculaires qu’ils soient et nonobstant notre goût séculaire pour les reliques ou en dépit de leur pouvoir magique nous nous défierons de cette forme de religiosité primitive qui honorerait le courage du pionnier en nous dispensant de l’exigence interne et singulière. Jung nous engage d’abord à vivre notre expérience propre, à traverser nos ténèbres, à « prendre scrupuleusement en considération » les manifestations de l’intériorité et à nous positionner face à cet inconscient qui nous inspire, nous taraude ou nous possède.

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Clinique alchimique. Le désir d‘individuation (2010)

L’ouvrage s'efforce de souligner l'intérêt d'une véritable psychologie de l'inconscient, en tant que prolongement naturel d'une psychothérapie relationnelle et, ou, d’une psychanalyse classique.Le désir d‘individuation Il s'efforce de démontrer l'intérêt clinique de la psychologie alchimique, à différents moments du travail analytique et de donner des précisions sur l'état d'esprit alchimique qui peut animer le thérapeute. De nombreuses illustrations cliniques sont données de cette psychologie, de ses symboles et de ses dynamiques. En précisant leur mode d’apparition, leur fonctionnalité et leur opportunité thérapeutique et en soulignant aussi leur efficacité énergétique.
L’ouvrage prend notamment appui sur les grands ouvrages de Jung que sont
Psychologie et Alchimie; Mysterium Conjunctionis, et la Psychologie du Transfert Il contient aussi des développements concernant la place de la sexualité en psychologie analytique et quelques aspects qui préfigurent un futur ouvrage sur la question très énergétique du mal.

Une première question se pose : Pourquoi l’alchimie ? Qu’est que cette vieille science ou plutôt cet art si étrange pourrait nous apprendre ? La perplexité qui a saisi certains des proches de Jung lorsque il s’est engagé dans l’étude des textes anciens n’a d’égale que l’indifférence actuelle dans laquelle on tient trop souvent ce versant de la psychologie analytique quand d’ailleurs ce n’est pas la psychologie analytique dans son ensemble. Bien sûr le public initié, c’est à dire ceux qui ont plongé dans l’œuvre de Jung et de ses continuateurs, est au moins averti de l‘opportunité de l’inflexion nette de la démarche du fondateur de la psychologie analytique à partir du milieu de sa vie. La publication de ses recherches dans ses grands livres sur l’alchimie, les séminaires de Marie Louise von Franz, les évocations courageuses et passionnées de Etienne Perrot, les travaux de James Hilman, les commentaires effectués dans les Cahiers de psychanalyse jungienne, tous dans des genres très différents nourrissent le corpus et enrichissent la réflexion. Cet ouvrage, qui n’aurait pu être écrit sans les repérages phénoménologiques et les travaux herméneutiques précités, voudrait s’adresser à un public plus large que celui des spécialistes, et témoigner auprès de tous ceux qui de près ou de loin sont concernés par la psychothérapie de l’importance clinique de la connaissance de la philosophie et de la symbolique alchimique.

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La perception du sens en analyse (2008)

La perception du sens en analyseRésumé:

La connexion avec un sens objectif fonde une espérance thérapeutique. Ce qui semble autoriser le repérage du sens en analyse ne se réduit pas à une compréhension intellectuelle. Si la pleine appréciation du sens relève en fait du long terme, l’appréhension que l’on fait des émergences de ce sens est aussi soutenue par l’impact de certaines images archétypiques et par le saisissement que peuvent opérer des synchronicités. On pourrait parler de créations dans le temps de l’analyse. L’efficacité de la connexion au sens requiert l’homme tout entier : corps, âme, esprit.

[...] L’hypothèse du « progrès vers un but » dont Jung parle (notamment dans Psychologie et Alchimie) pose bien sûr la question de la fiabilité de la lecture et de la sûreté de jugement de celui qui le constate. Les perceptions du sens peuvent comporter une part de projection et des distorsions, compte tenu de la qualité et des limites de celui qui évalue (d’où la nécessité que le thérapeute soit à même de relativiser le sens de sa propre expérience). Qu’est ce qui nous autorise néanmoins à affirmer que ce sens est objectif ? Il convient de dire d’abord que le fait de suivre l’hypothèse de l’autonomie, de la régularité, voire de l‘intentionnalité de la psyché n’est pas qu’une affaire intellectuelle. Et balayer l’objection courante qui consiste à dire que le chercheur risque le plus souvent de ne découvrir que ce qu’il était venu chercher, en fonction des ses croyances préalables et des présupposés. L’adhésion au constat jungien n’est rien sans l’émotion, voire la stupeur qui accompagne l’expérience que l‘on peut faire du processus déroulé par l’inconscient. Ce qui pourrait caractériser cette objectivité du sens, c’est, d’une part, qu’elle s’impose, que ce soit sous la forme d’un « oracle » comme on le verra dans la première illustration, ou par une succession de signes comme dans la troisième illustration. Il semble alors que l’on puisse faire l’hypothèse que cela vient d’un « ailleurs », dont les images et les moments numineux (archétypiques) peuvent être considérés comme des indices et des émanations. D’autre part, cette objectivité peut être déduite du fait qu’elle opère comme dans la deuxième illustration : autrement dit que « ça marche », que c‘est thérapeutique. Enfin, l’expérience nous conduit à affirmer que la perception du sens mobilise le corps, que sa métabolisation exige qu’un corps existe comme récepteur, comme on peut le voir dans les illustrations une et quatre. L’appréciation d’un sens objectif se fait plutôt sur des séries longues. Cet article ne traitera pas des images du but ni des phases du processus, mais plutôt de certaines émergences du sens et de quelques conditions requises pour l’apprécier et pour s’y relier. Nous avons donc pris ici le risque de proposer des déclinaisons partielles du sens [...].

Extrait de l'article publié dans Cahiers Jungiens de Psychanalyse, n° 125, Vivre le sens, (février 2008)

Introduction à une clinique alchimique (2006)

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ans l’épilogue de Psychologie et Alchimie Jung nous rappelle (et nous répète après bien d’autres, cf Évangile de Jean) que se cherche en l’homme une conscience plus haute :
« en prenant comme base la psyché [...] nous entrevoyons la psyché humaine sous jacente qui, au contraire de la conscience, se transforme à peine au cours des siècles, et où une vérité vieille de deux mille ans est encore la vérité d’aujourd’hui vivante et active.
Nous y trouvons aussi ces faits psychiques fondamentaux, qui sont restés les mêmes depuis des millénaires, et qui seront encore les mêmes dans des millénaires. Vus sous cet angle, les temps modernes apparaissent comme des épisodes d’un drame qui commença dans les temps les plus reculés et qui s'étend par-delà les siècles juque dans un futur éloigné. Ce drame est une Aurora consurgens- la naissance de la conscience dans l’humanité »1.

La voie de l’individuation pourrait elle alors se définir comme une participation à l’incarnation de cette conscience ?

Notre intérêt pour la philosophie alchimique provient de ce qu’elle décrit, sous une forme projetée, ce qui se cherchait:
« Le processus alchimique était essentiellement une exploration chimique, à laquelle se mêlaient, par voie de projection, des contenus psychiques inconscients [...]. Du fait du caractère impersonnel, purement objectif, de la matière, ce sont les archétypes, impersonnels et collectifs, qui sont projetés; en premier lieu [...] c’est l’image de l’esprit prisonnier dans les ténèbres du monde -ou, en d’autres termes, le besoin de rédemption, condition de relative inconscience ressentie comme pénible- que l’homme reconnaît dans le miroir de la matière [...]. »2

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De l’intérêt et des ambiguïtés de la psychopathologie (2004)

Psychopathologie et psychogenèsePour les psychothérapeutes, obligation est énoncée par le nouvel article de loi de suivre une formation théorique et pratique en psychopathologie clinique. Un décret en conseil d’État précisera les modalités d’application de l’article et les conditions de formation théoriques et pratiques. Cela pose plusieurs questions :
D’abord la psychopathologie c’est quoi ? Est-ce tout, ou seulement partie, d’un ensemble qui comprend : une nosographie, (par exemple le DSM), des théories du développement dit normal, complémentaires ou parfois concurrentes, un répertoire clinique assez vaste qui valide ou non ces théories.
Ensuite, est-il envisageable, en l’état actuel des moyens et des structures, de mettre sur pied des formations pratiques en psychopathologie clinique pour tous les psychothérapeutes concernés? Quels sont les lieux où elles pourraient être dispensées ? Enfin, mais ce point mérite plus qu’un survol, à quoi sert une bonne connaissance en psychopathologie clinique en psychothérapie?

Psychopathologie et psychogenèse.

Afin de définir une psychopathologie clinique qui puisse faire partie du tronc commun de la psychothérapie, doit on s’inspirer du DSM, qui, on le sait, est une classification et un essai de dépassement des multiples langues vernaculaires chères aux écoles et mouvances psychologiques ? DSM qui, pour des raisons avouables, a préféré l’empirisme et ne pas trop tenir compte de tout un patrimoine : celui de la tradition psycho-dynamique et développementale, en bref de la théorie psychanalytique et de ses dérivés. Sa limite est connue. S’il permet de faire un diagnostic, le DSM n’est d’aucun secours quand il s’agit de comprendre l’étiologie et la fonction psychique d’une pathologie. Or il s’agit précisément de cela en psychothérapie.L’American Psychiatric Association a beau affirmer qu’aucun des troubles mentaux contenus dans le DSM, à l’exception des troubles mentaux organiques, n’a d’étiologie établie avec certitude (et on peut supposer que l’APA s’appuie sur des statistiques et un ensemble d’opinions suffisamment nombreuses de personnes qualifiées), nous devons nous interroger. Est il possible de se passer des hypothèses des différentes théories du développement, quant bien même certains de leurs aspects peuvent paraître contestables, pour entendre, accueillir, sinon comprendre nos patients, et pour favoriser leur guérison ou leur cheminement vers une entiereté en les accompagnant de manière économique.

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