Le livre rouge et la révolution (2011)

Suite aux commémorations et témoignages divers à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Jung

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L’état d’esprit religieux

Jung est il bien mort ? Lui même craignait qu’après sa disparition physique on ne l’enterre dans du papier. Préférons donc l’expérience au verbiage dans la mesure du possible. Cette disposition n’est pas toujours la plus naturelle. On pourrait croire qu’il pourrait ressusciter aujourd’hui sous une autre forme et répandre tel un Paraclet (esprit de vie) bénédiction et consolation sur la société contemporaine inquiète. Les différentes manifestations qui viennent de se dérouler réunissant plusieurs associations jungiennes autour de Michel Cazenave (Cefri Jung), de l’association « Autour de Marie Louise von Franz » et des analystes du groupe Jung (SFPA) ont témoigné de cette espérance. De même l’’exposition au Musée Guimet des illustrations du Livre rouge atteste que la révélation se poursuit, au moins en direction du public le plus curieux. Ce livre rouge, on peut le rappeler, consigne les images qui venaient à Jung, du fond de sa psyché, lors de sa tentative solitaire de confrontation avec les profondeurs obscures de l’inconscient. Il s’écrit après sa rupture (inexorable)avec Freud, et à l’heure de la grande boucherie, guerre civile européenne, bataille de matériels, déflagration nationaliste, que fut la guerre de quatorze, dite « grande ». Les fantasmes créateurs de cette imagination active de grand style, expérience de dissociation volontaire qui s’étendit sur plus d’une quinzaine d’années, jusqu’à la découverte par Jung de l’alchimie, eurent une influence décisive sur l’orientation de son œuvre de même que sa méditation inspirée de 1916 Les sept sermons aux morts qui en dictait les axes principaux.1 Pour spectaculaires qu’ils soient et nonobstant notre goût séculaire pour les reliques ou en dépit de leur pouvoir magique nous nous défierons de cette forme de religiosité primitive qui honorerait le courage du pionnier en nous dispensant de l’exigence interne et singulière. Jung nous engage d’abord à vivre notre expérience propre, à traverser nos ténèbres, à « prendre scrupuleusement en considération » les manifestations de l’intériorité et à nous positionner face à cet inconscient qui nous inspire, nous taraude ou nous possède.

Au-delà des vieilles querelles

Dans l’ouvrage biographique Jung2, l’auteur, Deirdre Bair, entre autres révélations et témoignages saisissants apporte celui ci, lors de son exil en Angleterre pour fuir la persécution des nazis, Freud n’aurait emporté avec lui que les seuls ouvrages de Jung ! Si non est vero…
Les deux hommes qui fondèrent ensemble la société internationale de psychothérapie au début du vingtième siècle s’intéressaient il est vrai aux mêmes sujets, et notamment, ce n’est pas une anecdote, flirtèrent initialement avec l’occultisme (et comment aurait il pu en être autrement sauf à décider que l’inconscient n’est qu’une annexe très limitée de la conscience). Plus tard Jung rendit témoignage à son aîné en soulignant que lui même avait poursuivi l’exploration des deux sujets qui avaient passionné et bouleversé Freud, la sexualité ( il faut lire notamment La psychologie du transfert3 et les autres grands ouvrages alchimiques de Jung),et les résidus phylogénétiques(autrement dit l’inconscient collectif). Aujourd’hui les cliniciens jungiens sérieux conjuguent l’apport des deux psychanalyses. En France Pierre Solier, Elie Humbert n’ont pas peu contribué à ce rapprochement, même si l’on peut penser que parfois la « diaspora » jungienne en a trop fait pour se faire accepter par la confession dominante, à savoir la psychanalyse freudo-lacanienne dite orthodoxe. Quelle que soit la foi que l’on place dans la puissance symbolique de l’inconscient et dans le travail des rêves dit jungien, on peut croire qu’il ne serait pas opportun, de ne pas maitriser les nuances et les subtilités du transfert et du contre transfert raffinées par la théorie post freudienne des relations d’objets. Dans l’autre sens les psychanalystes pourraient renouveler leur compréhension de l’Œdipe en s’inspirant de la théorie jungienne des complexes, en s’attachant à observer les relances archétypiques susceptibles de les dénouer, et en prenant en compte les dynamiques de différenciation Animus et Anima. On pourrait ainsi multiplier les passerelles et les collusions. Ce qui concerne les familles psychanalytiques séparées vaut tout autant en ce qui concerne le dialogue entre les différentes orientations des psychothérapies.

Pour avoir côtoyé certains groupes de Gestalt inspirés par Gilles Delisle PGRO) je sais à quel point l’échange de points de vue entre les artistes de la relation dialoguale et ceux qui sont à même de lire dans les productions oniriques la collaboration de deux inconscients peut être fructueux.
Une discussion passionnante peut aussi être menée entre les hypno-thérapeutes et les psychologues des profondeurs en tenant compte des vertus différentes et complémentaires des images induites ou recherchées et de celles qui surgissent spontanément, à l’état de veille ou dans le sommeil.

Quelle révolution

Revenons au livre rouge comme prétexte pour parler de cette couleur de vie, et surtout à ce que Jung élaborera ultérieurement notamment dans son ouvrage alchimique décisif, Mysterium conjunctionnis4 (lequel constitue une mine d’informations symboliques) c’est-à-dire à l’oeuvre au rouge. Cette « rubedo » des alchimistes qui est le terme de l’opus signifie plusieurs choses : d’abord évidemment l’ intensification de la relation entre conscient et inconscient, ce dernier est une source d’inspiration et la conscience en traduit la richesse dans une incarnation pleine. CG_JUNG_26 L’esprit souffle, dans le sens d’une spiritualisation du corps (objectif habituel des grands systèmes confessionnels) mais aussi dans celui d’une corporification de l’esprit. « Tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ». Enfin l’homme dont le corps, l’âme et l’esprit se sont réunifiés s’unit à « l’unus mundus ». Il est relié aux couches les plus profondes du psychisme, à l’origine archétypique de la matière et de la psyché, autrement dit il ne se vit plus comme séparé du monde et du cosmos, ce qui, on s’en doute, accroit la perception du sens de l‘existence. Last but not least, à un niveau horizontal, la sexualité peut prendre une place autre dans notre vie à l’heure de cette œuvre au rouge.Tout cela est bien beau mais on ne peut omettre de préciser que ces lendemains qui chantent doivent généralement être précédé par un long parcours. Au cours de la « nigredo » (oeuvre au noir) l’analysant va descendre dans l’inconscient, ou le laisser remonter, pour en être parfois submergé ou enténébré (la pilule est amère). Il poursuivra sa route et ses travaux lors de la phase de « l’albedo » (œuvre au blanc) qui consistera en une très longue purification des passions de l’âme, des complexes, qui imposera de mieux identifier ses relations d’objets , de visiter son histoire, ses traumas, ses manquements, etc, etc. Cela s’appelle une analyse approfondie et comme le dit très bien un des personnages d’une tragédie antique, lorsque la guerre interne entre conscient et inconscient aura tout ravagé, quand des décombres d’un personnalité bricolée surgiront les germes d’une personnalité renouvelable, cela s appellera « l’aurore ».L’Œuvre au rouge qui est le nom occidental de la « réalisation de la conscience » suit donc l’aurore de l’albedo après la débâcle, la défaite de l’égo, condition sine qua non de l’émergence du Soi, de la nigredo. Cette rubedo va correspondre à l’expression d’une personnalité plus objective, moins conditionnée par le désir des autres, plus enracinée dans une terre psychique riche et profonde qui n’a besoin ni d’engrais idéologiques ni de gadgets électroniques parce qu’elle contient tout ce qui est nécessaire à la croissance, et enfin d’une expression de cette personnalité nettement plus vibrante.La révolution junguienne, qui correspond à l’éternel retour ce qui a déjà été exprimé par les traditions, mais en actualisant le message, tire sa valeur de ce que Jung a largement éclairé le travail qui s’effectue en nous. Nous pouvons nous y raccorder en vue d’un élargissement de la conscience, pour promouvoir une humanité pleine et naturelle. Ce travail de l’inconscient, tant prisé par les psychanalystes et par d’auutres qui en constatent parfois avec saisissement les effets, dont Jung décrit les étapes et les images dans ses grands ouvrages de psychologie alchimique, peut être finement observé ou décrypté lorsqu’on s’intéresse au travail des rêves selon une mesure progressive et continue. Avis à tous les thérapeutes de bonne volonté. Une maitrise convenable de cette science permet à la fois de ne pas trop intervenir, de travailler économiquement, de ne pas se mettre en avant inconsidérément, de laisser le processus se développer pour qu’il affecte et pénètre le patient. Le processus inconscient (le fameux Mercure des alchimistes) va en effet déconstruire le patient puis le nourrir, l’opérer puis le restructurer. C’est un « ouroboros »La connaissance de la phénoménologie de l’inconscient est précieuse pour savoir où on en est en cours d‘analyse, et elle autorise à ne pas lâcher le patient dans ses seules évaluations existentielles, à les compléter ou à les confronter par une information extraite de ses propres rêves, dont on peut ressentir qu’elle est plus objective. Ce n’est pas la panacée mais ca y ressemble quand même un peu, sauf que ça ne marche que sous certaines conditions. Encore faut il que les défenses aient été travaillées, que le patient ait un corps; que le thérapeute sache être « patient », dans tous les sens du terme, que son érudition ne l’aveugle pas, qu’il soit prudent, bref qu‘il ait lui même atteint un état de doute philosophique et d‘humour vis à vis de sa propre personne qui n‘exclut pas la foi en la transcendance.

Article écrit pour Indigo Formations, octobre 2011, remanié en 2013.

1 Que l’on peur lire avec profit y compris lorsqu’on se borne (utilement) à une psychothérapie conventionnelle : « La spiritualité conçoit et saisit.[...]. La sexualité engendre et crée [...]. La sexualité de l’homme est plus chtonienne, la sexualité de la femme est plus spirituelle. La spiritualité de l’homme est plus céleste, elle tend vers quelque chose de plus grand. La spiritualité de la femme est plus chtonienne, elle tend vers quelque chose de plus petit… » C.G. Jung, La vie symbolique, Ed Albin Michel, page 35.
2 Deirdre Bair, Jung, Flammarion, 2007.
3 C.G. Jung, La psychologie du transfert, Ed Albin Michel, traduction Etienne Perrot.
4 C.G. Jung, Mysterium conjunctionnis, Ed Albin Michel, 1982, Traduction Etienne Perrot.
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