Psychothérapie et parapsychologie (2013)

Projet d’article pour INREES

Officiellement on ne se vantera pas de faire des rapprochements entre la psychothérapie psychanalytique et la parapsychologie.

- La première a pour vocation d’ouvrir le sujet à un inconnu qui le complète ou qui le fonde, lui rend son unité et le conduit vers une plus grande authenticité. Les limites de cet inconnu restent cependant indéterminées (même si on a tenté de les circonscrire, par exemple dans le cadre des psychologies personnalistes et familialistes- voire behaviouristes).

La rencontre entre deux personnes et ce que l’on a appelé le transfert y jouent un rôle éminent. Les ressorts de ce transfert ne sont pas tous élucidés. On pourrait parler de la magie de la relation si on ne craignait pas de s’exposer à la critique.

Le professionnalisme souhaitable exige de ne pas se reposer seulement sur ce levier clinique et évidemment de ne pas manipuler la relation.

-La seconde se préoccupe de phénomènes qui semblent illustrer l’interaction du psychisme et de son environnement. Les synchronicités, correspondances, sympathies ou affinités entre des événements psychiques, incluant des manifestations dans l’ordre matériel, sans que puisse être établie entre eux une relation de causalité, peuvent et doivent être prises en compte en psychothérapie.

Psychanalyse, Occultisme,

L’histoire de la psychanalyse tait en général pudiquement les premiers centres d’intérêt de Freud, préoccupé par l’occultisme, dont il va tenter de démarquer très vigoureusement la psychanalyse naissante, et dont on retrouve néanmoins la trace un peu plus tard dans son œuvre, par exemple dans Psychanalyse et télépathie (1921). L’extrait qui suit est édifiant : « Il ne semble plus possible de rejeter l’étude de ce qu’on appelle les faits occultes, ces choses qui prétendent cautionner l’existence réelle de puissances psychiques autres que l’âme des hommes et des animaux que nous connaissons, ou qui dévoilent des capacités jusqu’ici insoupçonnées en cette âme ».

A l’époque ou Jung achève ses études de médecine au tout début du XXéme il fait le choix de se spécialiser en psychiatrie parce que le spiritisme était alors considéré comme un domaine annexe de celle-ci. Sa thèse de doctorat s’intitulera d’ailleurs

Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes et l’on sait qu’il avait puisé quelque inspiration pour la rédiger en observant les talents de médiumnité de certaines personnes de son entourage familial.

L’atmosphère d’une séance récente avec une patiente évoque assez bien les expériences spirites qui étaient organisées autrefois. En psychothérapie analytique jungienne on ne fait pas tourner les tables mais on s’appuie très sensiblement sur les rêves et il arrive que ceux-ci n’aient pas une sonorité très psychanalytique, du moins à la première écoute. Cette personne vient assez régulièrement depuis un peu plus de trois années au cours desquelles le travail s’est déroulé assez classiquement en examinant ses modes de relation et en procédant, autant qu’il était nécessaire, à une relecture de son histoire afin de déterminer ce qui pouvait la tenir encore et entraver l’expression d’une personnalité plus vivante, autonome et moins craintive. Elle est issue d’une famille très nombreuse. L’esprit du clan et l’âme des ancêtres y sont très vivants et très contraignants. Elle est arrivée à la séance avec un rêve dont elle a dit qu’elle ne savait pas d’où il sortait, auquel elle avouait ne rien comprendre et qu’elle a introduit en disant : « Il y a une ambiance de loup garou ». Le rêve se développe comme suit : L'action se passe à la montagne, flanc de colline , une forêt très dense et obscure. Une lutte s'engage entre deux bêtes, genre chiens sauvages ou loups. Je les entends au loin lutter, crier, ils s'approchent en virevoltant au-dessus de moi, au-dessus de la forêt . Il y a beaucoup d'agressivité. Puis, je crie " Louise, Louise ...." et ils disparaissent dans la forêt.

Comme elle ne connaissait pas de Louise je dus la pousser dans ses retranchements et lui suggérer d’imaginer à quoi ce prénom pouvait renvoyer. Il s’agissait donc, de laisser monter la vapeur de la matière première onirique, ainsi que le faisaient autrefois les alchimistes qui sublimaient les éléments. Après un temps de profond silence, dans une sorte d’état hypnotique , du fond de sa mémoire, était-ce la sienne au juste, elle exhuma enfin que Louise avait été le prénom de la première amoureuse de son père, que celui-ci n’avait pu l’épouser car il avait malencontreusement rendue enceinte une autre jeune fille. Ilenl était toujours resté éperdument amoureux.

Elle avait entendu parler de cette histoire et le fantôme de son père ressurgissait maintenant . Ce n’était plus elle, mais plutôt lui qui criait, elle en était sûre, et la méditation du rêve lui permit de sentir intensément, corps et âme, ce que jusque-là elle n’avait fait que supposer plus ou moins intellectuellement : l’origine de la tristesse obstinée de ce père, la cause de son attachement immodéré pour ses filles, prises en otages, jeunes vierges qui ne devaient pas s’éloigner de lui sous peine de déclencher sa dépression. La force sensible du dévoilement d’un tel état de possession par l’esprit de ce père était telle que le sortilège pouvait sans doute être levé maintenant. En l’occurrence, comme on le voit, l’amorce d’une telle libération correspondait à une communication avec un au-delà, si l’on peut dire, avec le monde des morts et l’inconscient familial.

Transfert, transmission de pensées, communication entre les inconscients

Freud, toujours lui, écrit en 1932 à Eduardo Weiss :

« Je suis prêt à croire que derrière tout phénomène soit disant occulte se cache quelque chose de nouveau et de très important : le fait de la transmission de pensée, c’est-à-dire de la transmission des processus psychiques à d’autres personnes à travers l’espace »

Un des leviers majeurs de la psychothérapie réside, on le sait, dans ce qui a été appelé le transfert. Jung quant à lui donnera de ce phénomène une définition élargie. Au-delà des mécanismes habituels de projection et de répétition il soulignera qu’à l’intérieur, ou en dessous, de la relation humaine ordinaire entre le thérapeute et le patient, leurs inconscients jouent leurs propres jeux. Il arrive aussi qu’ils travaillent ensemble, ce que les rêves permettent de supposer. Il ne s’agit plus alors seulement de communication de pensées mais d’une rencontre plus étrange. Dans son ouvrage « La psychologie du transfert » (1945) il décrit la phénoménologie de ce travail intérieur dans les rêves Lorsque les deux âmes, les deux intériorités, nouent une alliance profonde.

Quant au contre transfert, soit l’ensemble des phénomènes dont le thérapeute est le siège en réponse aux manifestations de toute nature du patient, dont ses rêves, il peut être, on le sait aussi, une source d’information décisive qui permet au dit thérapeute de saisir l’intériorité de son patient, comme si celle-ci justement lui était transférée. (Pourquoi ne pas évoquer à ce sujet les fameux neurones miroirs ?)

L’ exemple qui suit atteste de ces phénomènes étranges qui suspendent heureusement le cours de la rationalité et débordent les limites généralement trop étroites de la personnalité de chacun, voire de la psychothérapie. Ils nous placent dans un ailleurs poétique et nous ouvrent à des dimensions qui peuvent être enrichissantes et thérapeutiques.

Après un contact téléphonique et avant le premier rendez vous avec un patient le thérapeute que je suis fit le rêve suivant : Le client (dont la demande initiale est une supervision ) arrive, il boîte, je ne vois pas très bien s’il est infirme ou s’il a eu un accident, jambe cassée…Le contact entre nous n’est pas très étroit.. Puis la séance commence sans que je sois très investi, ni très attentif, ni très motivé et je vois par la fenêtre un énorme sanglier marron, en haut de la colline. J’attire l’attention de mon interlocuteur, comme si cela faisait partie du travail...

Cet homme avait certes besoin d’être ramené à la profondeur de la nature et d’en retrouver l‘esprit. D’autres éléments du rêve suggéraient une certaine identité entre lui et moi. Nous allions travailler ensemble, et ce ne serait pas du coaching au sens classique du terme…La première séance se déroula un peu comme le laissait pressentir le rêve, de façon convenue et vaguement ennuyeuse, jusqu’au point

culminant d’où la question jaillit de moi : « Est-ce qu’un sanglier ça vous dit quelque chose ? » Cela stoppa net le bavardage de mon interlocuteur. Il prit un air illuminé. On aurait dit que la foudre l’avait frappé. Un silence créateur s’installa.

Lors de séances ultérieures nous avons fait retour ensemble sur ce sanglier : singularis, solitaire, unique en son genre, que le rêveur rattachait aussi à la figure de son grand-père maternel, l’homme des bois. Reprendre contact avec cette figure mercurielle, ce Merlin capable d’évaluer la taille d’un lièvre à la trace qu’il laissait dans les sous-bois, permit d’ailleurs de liquider quelques prétentions idéalistes et

intellectuelles et de mieux relier cet homme à sa virilité. Quant au sanglier tutélaire, il apparut presque continument dans la réalité surgissant des brumes au bord des routes les petits matins lorsqu’il venait me voir, comme s’il lui avait donné rendez-vous. Il me rendait alors compte de ses « tableaux de chasse » avec un étonnement teinté de fierté. Un soir d’été je fus impliqué à mon tour et le symbole vivant vint à ma rencontre. Nous dinions avec des amis, loin des préoccupations analytiques, baignant néanmoins, ce qui apparut ensuite, dans l’omniprésence et la continuité de l’inconscient. Année de canicule, légère brise du soir, la conversation roulait d’elle-même sur les excès du temps et la question sexuelle... Dans la langueur du soir et tout au charme d’un vin délicieux il arriva que le silence s’installe, sans que cela ne crée la moindre gêne. L’une des convives qui me faisait face fit soudain un signe comme pour souligner une présence. Elle avait sans doute perçu quelque chose, et de mon côté j’eus l’impression que nous étions observés. En levant les yeux je vis qu’un sanglier était là, et pas de la plus petite espèce, qui nous regardait, en contre haut, à la lisière de la vigne. Une sorte de divinité antique sortie de la forêt et des mondes invisibles. Plus tard je pris le temps de lire un tel signe. Cette théophanie m’invitait aussi à quelques ajustements afin de rendre plus pertinente mon implication dans la relation. L’animal symbolique lui-même dont le nom peut se décomposer ainsi : « sang lié », et dont le poil rude mérite aussi le nom de « soie » (comme le Soi jungien ?) jouait bien son rôle de catalyseur dans le transfert.

Synchronicités Matière et Psyche

Ce qu’on appelle synchronicité, parfois improprement, n’est pas une simple coïncidence, c’est pour ainsi dire une information à plusieurs niveaux. Le caractère spectaculaire ne doit pas égarer. Il importe surtout de percevoir le message, d’éprouver le sens. La synchronicité témoigne de la correspondance entre la psyché et la matière. De nombreuses spéculations ont attribués ces deux- là une origine commune. « Unus mundus » médiéval que l’on trouve tant chez les mystiques musulmans qu’en Occident chrétien. L’alchimiste Geber (1X éme-Xéme siècle) déjà ne faisait qu’une différence ontologique entre le dense et le subtil.

Dans le Shaykh Ahmad Ahsâ'î" (Perse 12 ème 13 éme ) on peut lire « qu’ en fin de compte, les esprits sont de la lumière-être (nûr wujûdî) à l'état fluide et les corps de la lumière-être, mais à l'état solidifié ».

Cette érudition n’était pas du tout l’apanage des deux patients qui se virent d’abord dans le jardin commun de leurs thérapeutes respectifs, qu’ils avaient préféré à la salle d’attente, puis se rencontrèrent une seconde fois quelques heures après grâce à la médiation d’un site de rencontre. Stupéfaits de constater cette coïncidence ils ne purent évidemment se soustraire dans un premier temps à l’impératif catégorique d’une liaison. Celle-ci dura le temps d’une saison mais elle les marqua durablement.

En fait, pour la jeune femme, suivie par le thérapeute tandis que le jeune homme était suivi par son épouse l’événement pouvait signifier qu’elle rencontrait son âme frère dans le jardin de l‘alchimiste. Un tel jardin est avant tout le lieu de l’âme, où s’opèrent les identifications et les purifications, ainsi qu’on peut le lire dans le Roman de la Rose. On peut aussi évoquer celui dans lequel les philosophes alchimistes qui ont conçu le fameux recueil « La roseraie des philosophes » situent la révélation des mystères vitaux et des transformations décisives. Encore fallait-il que la jeune femme consente à se laisser travailler plus nettement par l’esprit naturel qui veillait en elle et qui sans doute avait organisé la synchronicité. Ses rêves bien sûr faisaient plus que lui suggérer à l’époque de pénétrer dans cet, « hortus conclusus » jardin clos comme l’introversion requise pour bénéficier du travail de l’inconscient et accueillir le bien aimé..

Le 25 avril 2013 BV